Le monstre de Pop Lick

Témoignage de Theo Bouck, 89 ans, recueilli le 8 aout 2007 à Louisville au Kentucky. Recueilli par Boris Bouck Traduit et consigné à l’écrit par Magdaleine Randolphe Theo, 103 ans d’étampées sur le visage, me reçoit dans sa vieille cuisine. Vaisselle ébréchée. Comptoirs en mélamine fatiguée. Murs tachés de flaques d’huile figée… Il me sert une tasse de café l’eau-de-vaisselle. Je lui demande de me parler de son frère Moose, et tout de suite il se met à hocher la tête. Ses deux couettes hirsutes continuent à danser longtemps après qu’il ait finit de bouger. Deux touffes, de part et d’autre de sa tête, deux mottes rebelles qui refusent de se soumettre à la calvitie ou de se coucher derrière ses oreilles. Enfin sa bouche s’ouvre. On dirait que ses lèvres sèches vont fendiller. Avant que des mots s’en échappent, il sort de là un vent fétide, une haleine du matin contenue dans sa gueule depuis au moins trois jours, tellement potente que ça fait rissoler la surface de mon café… “Mon frère n’était pas comme les autres. Tout le monde, dans la famille Bouck, a ses particularités… mais lui, il se démarquait, même chez nous. Depuis qu’on est petit que quand on est nerveux, quand on fait des cauchemars, quand la panique nous prend au ventre, on se met à bêler… Mais Moose en faisait plus que ça… Moose n’attendait pas le déclencheur; des fois, juste comme ça, pour un changement d’air ou un coup de vent, il lui poussait une petite barbichette. À 7 ans, un enfant qui se dévire, pis qui a tout à coup une barbe au menton, ça saisit… Faque les gens du village se sont mis à le tenir loin… Rien de violent; juste une tendance à changer de trottoir quand ils risquaient de le croiser… À 16 ans, Moose avait comme finit sa transformation, comme s’il avait décidé pour de bon de ne plus être humain; son menton était horriblement long et sa barbichette s’était pour de bon accroché là. Pourtant, sur ses joues, sur sa lèvre supérieure, aucun poil ne poussait… ses dents étaient croches, et s’embarquaient les unes sur les autres comme si elles jouaient à saute-mouton. Ses yeux globuleux scrutaient constamment le décor, essayant de découvrir des menaces que personne ne percevait encore. Il était nerveux… toujours à fleur de peau. Des fois, la peau sur son dos frétillait comme si une vague passait en dessous. Et il avait comme une attirance impossible à contenir pour les lieux surélevés; il pouvait se tenir une heure durant, perché sur la table… Ça rendait ma mère folle… Elle s’est mise à prier pour qu’il foute le camp. Un soir, exaspérée, elle lui a crié : ”Va donc te coucher sur un rail de chemin de fer!” Quand le cirque est passé en ville, c’était à l’été 1922, toute la famille a pris ça pour une libération. Parce que le cirque venait avec un side show, et le side show venait avec un freak show, et là Moose pouvait trouver sa place. Mon père a amené Moose rencontrer le ring leader, et la réunion n’a duré que 42 secondes que Moose était engagé. On lui fournissait une tente, de la bouffe, et tout ce qu’il fallait pour combler ses besoins, en échange de quoi Moose n’avait qu’à se montrer. Moose est parti avec eux. Ma mère a versé quelque larmes… de libération, je crois… Il a envoyé des lettres, par la suite, des lettres que je n’ai jamais lu, mais que je sais que ma mère a gardé. Des lettres immondes, supposément, qui expliqueraient ce qui est arrivé par la suite, mais je ne peux pas confirmer. Peut-être que vous pourriez les retrouver si vous allez à la cour, parce que je sais qu’elles ont servi durant le procès… Mais ce que je sais , c’est qu’un jour, Moose s’est sauvé du side show… et qu’il serait allé s’installer à la traverse de trains de Pope Lick. Et là, je ne sais pas trop pourquoi, il se serait mis à utiliser son physique particulier pour leurrer les gens sur le rail, au milieu du pont long de 772 pieds. Dès qu’un train arrivait, il se serait servi de son habileté de grimpeur pour monter sur les montants se la traverse tandis que sa victime, tristement humaine, se faisait broyer par le train… J’ai de la misère à le croire, mais tant de gens l’ont dit que c’est devenu vrai… Et je ne lui en veux pas, parce que selon ma mère, qui avait lu ses lettres, les gens normaux ont bien mérité le sort qu’il leur a réservé… Et ma mère a toujours été juste dans son courroux…”

Témoignage de Théo Bouck

voyez les preuves !

Lettre de Moose Bouck adressée à sa mère, retrouvée dans une vieille mallette sous l’évier de la cuisine d’Edna Bouck. Traduit et consigné à l’écrit par Magdaleine Randolphe Jeudi le 12 octobre 1922.

 

Chère maman, Je ne veux pas t’inquiéter, mais je crois que je vais m’abandonner à la colère qui me ronge… Les autres carnies du cirque deviennent de plus en plus méchant. Je pense qu’ils se sentent menacés par le fait que ma condition est réelle, alors qu’ils ne font que simuler; la femme à barbe n’est qu’un homme obèse qui a une gestuelle efféminée, alors le l’homme-homard passe ses journées à se sculpter des pinces en papier mâché. La semaine passée, ils m’ont tiré la barbichette jusqu’à ce qu’elle leur reste dans les mains, pour voir à quelle vitesse elle repousserait. J’ai cru qu’ils ne pouvaient se montrer plus cruels, mais hier soir, ils m’ont attaché pour m’arracher les ongles des mains, rien que pour m’entendre bêler. Alors ce soir je me sauve. Je vais aller m’installer sous la traverse de Pope Lick, et je vais tuer quiconque vient troubler ma tranquillité.

Je suis désolé, maman,

Moose